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3. Quels âges ont mes parents dans mon coeur ?

 

 

Notre vie est sillonnée d’événements, de lieux, de rencontres et de départ... ces moments mémoire s’inscrivent dans notre coeur avec tendresse ou chagrin. Bien mieux qu’un agenda, ils marquent notre vie comme les rides sur le visage.
 

Si vous aviez quelques instants pour vous tourner en arrière, quels sont les 5 épisodes que vous coifferiez de fondamental dans votre existence ? Par fondamental je suggère

  • la vie n’a plus été la même, après

  • mon regard sur le monde a changé ce jour-là

  • quelqu’un d’important est entré dans ma vie ou l’a quittée

  • un rêve s’est réalisé ou s’est éteint.

 

Dans les événements qu’un individu peut choisir, certains sont des tremplins qui nous propulsent humainement, d’autres figent le temps et nous emprisonnent insidieusement.

A 7 ans quand mon cochon-d'inde adoré est mort, j’ai compris, ce jour là, que la vie et le bonheur avait une limite. Quand adolescence, j’ai quitté l’Europe pour la première fois, partant vers l’aventure, une force a mûri en quelques secondes, le temps d’un décollage d’avion.

Premier vélo, mariage, naissance de son premier enfant, accident de la route, mort d’un parent, réussite d’un examen, divorce, etc... quelque chose a grandit ou s’est figé.

 

Nos systèmes familiaux sont truffés de ces moments-mémoire souffrants où la pendule s’est arrêtée : la guerre, l’immigration, la faillite, la maladie, la mort d’un membre important...

Il y a un avant et un après.  L’avant a gardé en otage une partie des sentiments et des émotions et parfois bien plus. L’après, attend  que les coeurs enfin libérés de la nostalgie, grandissent.

 

Quels sont les deux ou trois événements clefs de votre système familial du coté paternel et du coté maternel?

 

Pour certains systèmes, nous ne parleront pas d’événements mais d’empreintes qui enveloppe : la religion, la pauvreté, la famille nombreuse, la froideur, etc. Comme l’air que l’on respire, on ne sait pas quand et où, cela a commencé.

D’autres encore, connaissent l’empreinte et la marque du temps.

 

Quels âges ont mes parents, ou quel est mon âge dans le coeur de mes enfants?

 

Chez Martine, la marque est très nette. Née d’une famille bourgeoise, la vie semblait couler sans embûche jusqu’à l’âge de ses 9 ans; année où son cadet de 2 ans mourut d’accident. Après l’enterrement, on ne parla plus du jeune frère, la famille écrasée sans doute, sous le poids du chagrin se disloqua. La mère se réfugia chez ses parents avec Martine, le père enlisé dans la discorde avec sa belle famille, perdit son droit d’appartenance, il ne revit plus jamais sa fille.

Pour Martine, la pendule de la vie familiale heureuse s’est arrêtée à 9 ans. Bien sur, elle a continué à grandir, elle s’est mariée et a construit sa propre famille. Mais en elle, il y a toujours une petite fille triste de 9 ans qui attend, des explications, le retour d’un papa, il y a une petite fille qui croit qu’il ne faut pas parler de ce qui fait mal, etc.

Moins les ressources seront présentes pour traverser le choc, plus les aiguilles de l’horloge seront bloquées.

Cette petite Martine sera bien présente dans le coeur de ses enfants, il est bien possible qu’elle y occupe une grande place. Avant eux, c’est la Martine de 9 ans qui s’est mariée en blanc, tenant la main d’un époux qui pourrait bien lui servir de père. Quel âge a mon partenaire ?

C’est ainsi qu’en tant qu’enfant, nous portons en nous l’âge d’un parent, cette marque du temps qui a figé son coeur, dans une souffrance.

 

 Alors que je devrais pouvoir m’appuyer intérieurement sur un parent qui s’est fortifié au fil des épreuves, je rencontre sa blessure et elle me sert d’amarrage pour mon lien. L’enfant choisit de bâtir son lien, sur la souffrance du parent, entre autre, pour trois raisons :

-la souffrance révèle inconsciemment la véritable identité émotionnelle du parent. Qui voudrait d’un parent qui n’a pas souffert lors de la mort de son frère ou de son premier fiancé ?

Même si cette souffrance affaiblit le parent, l’enfant y sent la perspective d’une force en attente, de se déployer. Un être, un couple qui a traversé des épreuves aura plus de consistance que celui qui en a été protégé.

 

  • là ou le parent s’est arrêté, l’enfant inconsciemment, s’arrête aussi. Sur les chemins de randonnées, bien souvent tout le monde ralentit ou se pause au même endroit, avant une difficulté, à la fin d’une montée, pour admirer le paysage, etc. Ceux qui ont marché avant nous, tracent en quelque sorte le parcours. Libre à nous de prendre les chemins de traverse, mais l’enfant est plus enclin à suivre qu’à s’aventurer, cela viendra plus tard...  

  • enfin le parent n’offre aucune autre image, il est tout à sa blessure, la belle au bois dormant est totalement endormie. Les enfants ne connaissent qu’une mère dépressive, un père alcoolique. Ils ne peuvent imaginer que derrière cette souffrance, réside un potentiel abandonné.

 

Quel âge ai-je, si mes parents sont plus jeunes que moi?

 

Si dans mon coeur, mon père à 12 ans et ma mère, 3 ans, quel est mon âge ? Cela pourrait être l’âge d’une mère qui s’occupe d’eux et ainsi nous trouvons des enfants qui nourrissent leurs parents, depuis leur plus jeûne âge. Je me souviens de cette mère de famille qui avait eu son dernier enfant, vers 42 ans, d’une relation extra conjugale qu’elle entretenait depuis longtemps. Elle expliquait fièrement que sa fille de 5 ans était une vraie maman pour elle. La petite était prévenante et se souciait beaucoup des états émotionnels de sa maman. L’état d’enfant est mis de côté et parallèlement une maturité émotionnelle doit se développer pour survenir aux besoins des parents. Ainsi nous trouvons des enfants plus âgés que leurs parents.

Cet état de s’occuper de l’autre devient à l’âge adulte une habitude relationnelle. On trouve des individus très doués pour sauver les autres, mais peu enclins à se valoriser et à prendre soin d’eux- mêmes. L’enfant intérieur abandonné au profit des parents, continue à crier intérieurement et il peut inconsciemment se tourner vers un frère ou une soeur, un partenaire, une secrétaire, un amant et bien sûr ses propres enfants pour recevoir “son biberon affectif” qui aurait dû lui être donné bien des années auparavant.

 

Et puis, il y a des enfants qui ont compris très vite que le parent est émotionnellement un enfant qui n’arrive pas à grandir, mais ils refusent de jouer le rôle de parent de substitution; ils préfèrent déserter.

Cette désertion a un prix, c’est souvent celui de l’exclusion et de l’arrogance : “papa, maman, je ne peux remplir le rôle de parent qu’inconsciemment vous me demandez d’être, alors je me retire de notre famille, je perds mon droit d’appartenir”. C’est un enfant qui quitte le système, pour lui la pendule s’arrête là, à ce renoncement du lien. Dans son baluchon de fugueur, il y l’espoir qu’ailleurs un autre “vrai” parent, un autre système, meilleur, pourra le nourrir et le faire grandir. Il préfère l’abandon à la parentification.

Stéphane est l’ainé de Julien, ce dernier a toujours vécu avec les parents, il a travaillé avec son père puis à sa mort, a repris l’entreprise familiale et s’est installé auprès de sa mère. Sa vie affective est un désert, traversé par quelques aventures, sans lendemain. Stéphane est à l’opposé, il s’est montré très vite indépendant et a quitté le nid familial trop étouffant à ses dires... Il revendique s’être construit par lui même. Sa nouvelle famille est son entreprise, il aime le challenge et le regard que lui portera son patron. Il a construit sa propre famille et exhorte ses enfants, spécialement les garçons, dès leur plus jeune âge, à l’autonomie forcenée. Quand il vient consulter, il est fatigué, en conflit avec ses fils, apeuré par l’intimité, coupable vis à vis de son frère, et son aspect supérieur cache un enfant seul et sans appui. Retrouver le chemin de la maison sera notre travail...

 

Quel âge ai-je, dans mon système familial?

 

Spontanément, quels sont les membres de votre système qui vous attirent, que vous admirez, que vous les ayez connus ou non?

En désertant la cellule parentale, certains ne vont pas très loin, ils demeurent dans le système mais changent de générations ou de camps. Je renonce au lien avec mes parents mais je renforce celui avec mon grand-père ou avec l’oncle qui, lui même s’était exclu ou avec la tante décédée, au destin particulier. Quel âge ont-ils ces ancêtres que j’admire ? L’âge d’un héros de guerre ? d’une jeune enfant malade ? d’un immigrant nostalgique de sa terre natale ? Dans cette nouvelle alliance, une blessure nous attire aussi, mais elle est dans un ailleurs temporel où mon âge voyage. Une identification désincarnée qui me procure le sentiment d’appartenance,  sans la lourde implication de la parentification.

La douleur n’en est que plus voilée et grandissante; alors, avec elle, reprendre le chemin des vivants et y trouver sa place.

 

Et si aujourd’hui je décidais d’avoir l’âge de la victoire, celle de mon système, celle de mes parents et l’âge de ma victoire. Quand je regarde un système, je tourne mon coeur aussi vers les forces qu’il a développées pour traverser ses douleurs, ses épreuves ou tout simplement pour prendre sa place, prospérer, trouver le bonheur.

Cet ancêtre sicilien qui a quitté sa famille pour tenter sa chance en Suisse, je peux choisir de me relier à son adaptabilité, son goût de l’aventure plutôt qu’à sa douleur, et sa nostalgie.

 

Et puis ces potentiels familiaux, abandonnés sous le poids de l’éducation, de l’habitude ou de la peur, si je leur permettais de sortir de leur tombe et découvrir derrière ma mère, femme au foyer, un potentiel d’artiste qui ne demandait qu’à exploser, et qui a simplement végété dans les kermesses du village. Et puis mon père aventureux dans l’âme, qui a renoncé à voyager pour s’occuper de sa famille. Ces talents et dons, ces rêves, si nous leur donnions le droit de transparaître un peu, dans le regard que nous portons à notre famille ?

Et voilà que je sens ma pendule qui a hâte de rattraper le temps perdu et de sonner à tout vent, telles les cloches d’une cathédrale, à l’heure du mariage, celui du passé et du présent...

Farida Benet • Tél. France 06 62 01 73 12